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25 février, 2008

Inauguration de l’Historial Charles de Gaulle, Paris/Invalides – Musée de l’Armée.

Classé sous ACTUALITE,HISTOIRE,Inauguration — vivelaresistance. @ 23:22

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Aux côtés de sa maison natale à Lille et de sa demeure de Colombey-les-Deux-Eglises, il manquait à Paris, capitale qu’il a marquée de son empreinte, un lieu dédié au général de Gaulle, qui ne soit pas seulement un lieu de mémoire mais aussi un lieu de savoir ouvert sur le grand public français et étranger.
L’Historial Charles de Gaulle est situé dans l’Hôtel national des Invalides au musée de l’Armée à Paris, sous la cour de la Valeur. Celle-ci a été creusée sur toute sa surface de 45 par 38 mètres, sur une profondeur de 12 mètres. Ironie de l’histoire, lors du creusement de la cour a été découvert un bunker datant de la guerre qu’il a fallu démolir. La réalisation de ce projet architectural ambitieux a été confiée aux architectes Alain Moatti et Henri Rivière.
L’Historial n’est pas un musée au sens traditionnel du terme puisqu’on y trouve aucun objet en l’absence de collection « gaullienne » constituée. Par l’usage que le général de Gaulle a fait des médias, du « général micro » au Président de la République dans « l’étrange lucarne », seuls l’image et le son pouvaient témoigner de la trace laissée dans l’histoire de France.
En s’appuyant sur un patrimoine visuel et sonore exceptionnel, l’Historial éclaire le rôle et la place tenus par l’action du général de Gaulle au XXème siècle.


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L’historial est structuré par trois lieux en strates successives qui se complètent chacun ; ils définissent trois types d’accès à la connaissance :

La coupole inversée, cinéma multi-écrans où le visiteur passe de l’action au savoir.

L’anneau de l’histoire et les trois portes
, intervention artistique où le visiteur passe de l’émotion à la compréhension. L’anneau est un lieu de déambulation de 100 mètres de long sur un plan circulaire, il symbolise la « marche du siècle », la contingence de l’histoire.

Les alcôves, lieux multimédias interactifs où le visiteur passe de l’expérience à l’approfondissement didactique. Il y puise les clés de décryptage des trois figures patrimoniales : l’Homme du 18 juin, le Libérateur, le Président de la République.

 

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20 février, 2008

Les atterrissages secrets de la RAF en France durant la Seconde Guerre mondiale.

Classé sous CONCOURS,HISTOIRE,TEMOIGNAGE — vivelaresistance. @ 13:15

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Pilotes du groupe 161 devant le Lysander de Hugh Verity.

 

C’est dans la nuit du 19 au 20 octobre 1940 qu’eu lieu la première opération de ramassage clandestin de la Seconde Guerre mondiale (ramassage près de Montigny, au Sud de Fontainebleau, de Philippe Schneidau « Felix », agent des services secrets britanniques). L’escadrille 419 de la RAF avait été formée par le capitaine Wally Farley vers septembre 1940. En mars 1941, le numéro de l’escadrille devint 1419 pour éviter des confusions avec le groupe aérien 419. Elle avait alors à sa tête le commandant Teddy Knowles. Le 25 août 1941, l’escadrille 1419, transférée en mai à Newmarket, devenait groupe n°138. Le groupe fut repris en novembre 1941 par le lieutenant-colonel W.J. Farley, DFC. Il possédait alors sept Whitley, deux Lysander à grand rayon d’action et un Maryland, bombardier bi-moteur américain. Le groupe 138 effectuait un nouveau transfert, à Stradishall, le 18 décembre 1941.
Le groupe aérien 161 fut formé le 14 février 1942. Plus étoffé, et destiné à succéder au groupe 138 pour ce genre d’opérations, il comprenait sept Lysander, cinq Whitley V, deux Wellington et un Hudson.
Le capitaine Murphy réussit le premier ramassage du groupe 161 dans la nuit du 27 au 28 février 1942 : à St-Saëns, près d’Abbeville, il récupérait deux personnes dont Gilbert Renault dit « Rémy » fondateur du réseau de renseignements la « Confrérie Notre-Dame ». Un mois plus tard (dans la nuit du 26 au 27 mars 1942), Rémy fut débarqué près de Saumur par le pilote Guy Lockhart. Christian Pineau de « Libération » et François Faure de la « C.N.D. » furent ramenés en Angleterre lors de cette même opération.
Le 1er mars 1942, le groupe 161 était transféré à Graveley puis à Tempsford (dans le comté de Bedford près de Sandy) en avril 1942. Tempsford est restée la base principale du groupe 161 jusqu’à la fin des opérations.
En novembre 1942 (dans la nuit du 17 au 18) étaient déposés en France : Henri Frenay, chef du mouvement « Combat » et Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Lors de cette mission, le pilote John Bridger ramassa le général François d’Astier de la Vigerie et Yvon Morandat, un des plus fins agents politiques du général de Gaulle.
Hugh Verity, qui n’a alors que 24 ans, prend le commandement de l’escadrille des Lysander du groupe 161 en novembre 1942 et effectue sa première opération le 23 décembre 1942 (atterrissage impossible près de Macon pour cause de brouillard).
Durant les premiers mois de 1943, le groupe 161 eut à transporter des passagers qui ont apporté une immense contribution à l’organisation de la Résistance. Claude Hettier de Boislambert et Christian Pineau furent récupérés dans la nuit du 14 au 15 janvier 1943. Pierre Brossolette fut déposé près d’Issoudun dans la nuit du 26 au 27 janvier. Jean Moulin et le général Delestraint ont été récupérés dans la nuit du 13 au 14 février (près de Ruffey-sur-Seille dans le Jura) puis redéposés dans la nuit du 19 au 20 mars 1943 (près de Melay en Saône-et-Loire). Une mission visant à déposer Jean Moulin, dans la nuit du 24 au 25 février de la même année, fut rendue impossible pour cause de brouillard trop épais au dessus du terrain d’atterrissage : il fallut repartir en Angleterre !

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Philippe Livry-Level, Compagnon de la Libération.

 

Le 2 février 1943, Philippe Livry-Level est affecté au groupe 161 (seul Français à avoir eu cet honneur). Sur Hudson (avion de transport, construit aux USA par Lockheed-Vega, transformé en bombardier de reconnaissance) et comme navigateur avec le pilote Hugh Verity, le capitaine puis commandant Livry-Level effectua plusieurs missions en 1943. Dans la nuit du 15 au 16 juin 1943, leur Hudson déposa deux personnes dont Claude Bouchinet-Sereulles (qui allait devoir assurer l’intérim de Jean Moulin à la Délégation générale après son arrestation le 21 juin) et en ramena huit dont Henri Frenay du mouvement « Combat ». Ils déposèrent Emmanuel d’Astier de la Vigerie et Jean-Pierre Lévy (chef national du mouvement Franc Tireur) dans la nuit du 24 au 25 juillet 1943. Philippe Livry-Level et Hugh Verity ont effectué le ramassage du général de Lattre de Tassigny avec sept autres passagers, près de Manziat (département de l’Ain) dans la nuit du 16 au 17 octobre 1943. Un mois plus tôt (dans la nuit du 14 au 15 septembre), un avion Hudson avait déposé près de Bletterans (Jura) le futur ministre Maurice Bourgès-Maunoury.
Une mission pouvait facilement se solder par un échec : le 17 novembre 1943, près de Périgné (Deux-Sèvres), le pilote Robin Hooper dut détruire son Lysander tellement embourbé qu’il ne put redécoller et ce malgré l’aide des fermiers alentour.
Cette aide s’est par contre révélée décisive dans le cas de l’opération menée dans la nuit du 8 au 9 février 1944. L’Hudson embourbé du Lieutenant Affleck fut « sauvé » de la destruction grâce aux efforts des habitants du secteur alertés en pleine nuit et venus spontanément prêter main forte à l’équipage. Ce ramassage effectué près de Bletterans (Jura) a permis à Raymond, Lucie Aubrac (alors enceinte de près de neuf mois) et leur jeune fils de gagner l’Angleterre.
Les pilotes de Lysander prenaient de très gros risques et certaines opérations eurent une fin tragique : le capitaine Leslie Whitaker DFC fut abattu et tué , dans la nuit du 3 au 4 mai 1944, en survolant malencontreusement à basse altitude une base aérienne allemande.
A partir de septembre 1944, et à mesure que le territoire français se trouve libéré, s’arrête la participation des pilotes de Lysander, et des équipages de Hudson, aux atterrissages clandestins. Leur mission consiste désormais en transports non opérationnels en France libérée et en Belgique.
Après la capitulation de l’Allemagne, en mai 1945, le groupe 161 (dont Len Ratcliff a pris le commandement en mars 1945), est affecté au transport de vivres aux pays libérés et au rapatriement au Royaume-Uni des prisonniers de guerre.

C’est ainsi que s’achève l’épopée de cette poignée de pilotes qui apporta une aide très précieuse à la Résistance française. En établissant ce lien essentiel entre l’état-major de Londres et « l’armée des ombres » en territoire occupé, ces missions périlleuses permirent au général de Gaulle de parler au nom de la France toute entière. Leur importance historique fut immense.

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Photo avion Lysander

 

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8 février, 2008

Témoignage de Geneviève Le Berre, pseudo « Jacqueline », membre du réseau d’évasion « Bourgogne ».

Classé sous CONCOURS,TEMOIGNAGE — vivelaresistance. @ 17:56

 

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Affiche allemande du 22 septembre 1941

 

Les convoyages à Perpignan : du 2 septembre 1943 au 1er janvier 1944.

 

J’ai été mise en contact avec les guides de Perpignan. Ce sont eux qui prenaient en charge les aviateurs pour leur faire franchir la frontière clandestinement. Ils étaient déjà contrebandiers avant la guerre, et connaissaient donc parfaitement les passages clandestins à travers les Pyrénées (métier qu’ils continuèrent après la guerre). J’ai passé une petite semaine à Perpignan pour les rencontrer et établir avec eux les détails de la ligne : se mettre d’accord sur les dates, les mots de passe et l’organisation de chaque départ. Les convoyages ont commencé à un rythme accéléré : un ou deux, parfois trois par semaine. Je ne dormais que dans le train du retour, n’ayant quelquefois pas le temps d’aller prendre une douche avant de repartir. J’évitais de revenir par le même itinéraire et passais par Dax et Bordeaux pour rentrer sur Paris, afin de brouiller les pistes.
Parmi les difficultés du réseau, il fallait loger les aviateurs sur Paris ou en banlieue, les soigner, les habiller en civil et leur procurer les papiers nécessaires pour leur donner l’apparence d’honnêtes Français. Pour les cacher, les lieux étaient rares car c’était un péril permanent pour ceux qui acceptaient de les héberger. Chaque convoyage comportait en général dix hommes. En cas d’affluence d’aviateurs, nous étions obligés d’évacuer alors des groupes plus importants. J’étais souvent seule ou quelquefois accompagnée par un autre convoyeur, Charles Ploncard, Jean-Louis Kervevan et quelques autres.
Je devais me mettre régulièrement en relation avec Jean Olibo à Perpignan, pour déterminer les prochaines dates d’arrivée des convois, selon les possibilités des guides. C’est aussi lui qui nous réceptionnait à la gare, et prenait ensuite les hommes en charge. J’avoue que j’ai commis des imprudences, comme d’emmener les gars au wagon-restaurant. Mais comment faire autrement, alors qu’ils avaient devant eux deux jours de marche à pied en montagne et que je constatais qu’ils n’avaient même pas de casse-croûte ? Sur le quai de la gare d’Austerlitz, les employés des wagons-restaurants, habitués, me demandaient combien de places il fallait me réserver. Ils s’arrangeaient pour nous mettre ensemble dans le fond du wagon-restaurant. Je n’ai jamais eu de problème. Je n’avais cette audace que lorsque j’étais seul convoyeur.
A partir de janvier 1944, c’est nous qui devions organiser les départs. Ce ne fut pas simple. Nous allions au début prendre les billets à la gare d’Austerlitz, ce qui était une démarche plutôt délicate et dangereuse : prendre plusieurs billets pour une destination comme Perpignan (zone interdite puisque frontalière) risquait de nous faire repérer. Par la suite, j’ai pu entrer en contact avec un employé des chemins de fer, M. Eugène Desbois, qui habitait mon immeuble, rue Barbette. Il travaillait à la gare d’Austerlitz où il était affecté au service des fiches d’admission : pour prendre le départ, il était obligatoire d’en posséder une, en plus des billets ; elles limitaient le nombre de passagers mais ne donnaient pas forcément la possibilité de trouver une place assise. M. Desbois en vint peu à peu à nous procurer les billets et les fiches d’admission qui nous étaient nécessaires. Ceci n’était pas sans risque pour lui car le contrôle était sévère et il était obligé de falsifier des fiches périmées ramassées dans la poubelle du bureau pour y mettre la bonne date et nous permettre ainsi d’organiser les départs. Sans son aide totalement désintéressée, nous n’aurions pu, comme nous l’avons fait, organiser à l’improviste des départs successifs et massifs. Surtout vers la fin, c’est à dire en avril et mai 1944, car la surveillance s’était intensifiée, les trains étaient plus rares en raison des bombardements et des sabotages, et le nombre de demandes considérable.
Les convoyages sur Perpignan se faisaient en deux temps : nous partions d’Austerlitz vers dix-neuf heures (quand le train n’avait pas de retard). Nous prenions donc le rapide, qui mettait en moyenne vingt heures pour aller jusqu’à Toulouse. Là, nous changions pour prendre un omnibus (train qui s’arrête à toutes les gares) qui était moins surveillé que le rapide. Mais ce qui était très dangereux, c’était les trois ou quatre heures d’attente en gare. Je donnais discrètement de la lecture à mes protégés, qui ne comprenaient souvent pas un mot de ce qu’ils lisaient, afin qu’ils aient l’air naturel en se promenant sur le quai ou assis sur un banc. Ils avaient comme consigne de ne pas me perdre de vue, tout en faisant semblant de ne pas me connaître. Ce temps d’attente était effroyablement long et casse-cou. Nous arrivions donc à Perpignan vers vingt-deux heures, quand ce n’était pas plus tard. Si l’heure du couvre-feu était dépassée, nous n’avions le droit de circuler que pendant une heure : après cette heure, il ne fallait pas se faire arrêter par les rondes de police, sinon on se retrouvait à la citadelle (c’est la prison de Perpignan). En arrivant à Perpignan, Jean Olibo nous attendait à la sortie de la gare si la surveillance n’était pas trop importante. Dans le cas contraire, c’était une dame que nous appelions « la panthère » (à cause de son manteau de fourrure) qui nous conduisait jusqu’à lui. Et Jean nous attendait un peu plus loin dans une petite rue. Dès qu’il nous voyait, il partait devant, son vélo à la main, et nous le suivions de loin, guidés par la lumière intermittente du feu rouge de son vélo, pendant un bon kilomètre, jusqu’à la sortie de la ville. Là, je lui laissais les aviateurs qu’il conduisait aux guides à quelque distance de là, et ceux-ci partaient directement vers l’Espagne. […] Dès que Jean revenait, nous retournions vers la gare et en route je réglais avec lui les questions financières, car les guides se faisaient payer au nombre d’hommes. D’où cet argent venait-il ? Les Forces Françaises Libres, situées en Angleterre, nous le parachutaient ou nous le faisaient parvenir par les ambassades, via l’Espagne. Nous convenions des consignes pour le prochain convoyage. Je passais le restant de la nuit dans un petit hôtel près de la gare où une chambre m’était réservée. J’étais inscrite comme la cousine de Jean. Le lendemain, je prenais le premier train pour la capitale et je me permettais de voyager confortablement en première classe afin de me décontracter. Parfois, en raison du mauvais temps, les aviateurs ne pouvaient pas partir directement, alors Jean s’arrangeait pour les loger à Perpignan ou dans les environs.

Les convoyages sur Pau.

Sur la ligne de Pau, on adopta immédiatement le système du double convoyeur (nous étions deux pour assurer plus de sécurité : si l’un était pris, l’autre continuait le voyage) car le trajet était beaucoup plus compliqué et les trains surveillés plus sérieusement encore. Ensuite, par prudence, nous changions deux fois de train afin d’arriver plus tard et d’éviter les trop longues attentes en gare de Toulouse. Alors partant de Paris, nous descendions à Montauban où nous cassions la croûte dans le jardin public, qui est fort joli d’ailleurs. Cela nous permettait de nous éparpiller et de nous relaxer. Ensuite nous prenions un omnibus pour Toulouse où nous avions juste un quart d’heure d’attente pour attraper notre train pour Pau.
Nous n’arrivions jamais avant 21h30, si le train n’avait pas de retard, ce qui était assez rare. Etienne Lalou nous attendait avec sa femme Suze sur l’esplanade de la gare ou, s’il y avait beaucoup de contrôles, en bas du jardin public. Ils prenaient ensuite les aviateurs en charge.
Pour notre part, nous regagnions l’hôtel Chazal, au 4, rue Henri IV, dans lequel une chambre nous était réservée par l’intermédiaire de Robert (dont je n’ai jamais su le vrai nom). Je sais qu’il assurait un service de car aux environs de Pau, ce qui lui permettait de pouvoir prendre des aviateurs en charge pour les conduire dans un village plus près de la frontière. Et c’est lui qui les remettait aux guides. Quant à nous, il ne nous restait plus qu’à attendre le lendemain matin pour prendre le premier train pour Paris. Pour plus de discrétion, nous rentrions par Dax et Bordeaux.

 

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5 février, 2008

Témoignage de Rachel Jaeglé, enfant cachée

Classé sous CONCOURS,TEMOIGNAGE — vivelaresistance. @ 15:48

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De gauche à droite : Françoise Comte (résistante, déportée), Rachel Jaeglé (au micro) et Mme Camus (Française libre, membre du réseau Bourgogne).

 

« Maman et grand-mère avaient fui la Pologne, elles s’étaient réfugiées à Paris pour échapper à l’antisémitisme. Au cours d’un de ces pogroms redoutés, meurtriers, répétés, mon grand-père maternel avait été assassiné. Agée alors de 8 ans, maman avait été placée chez une couturière, et au fil des années, avait appris peu à peu le métier…Son frère aîné, venu le premier, travaillait comme coupeur sur cuir, dans un atelier de la rue du Sénégal.
Le reste de la famille avait suivi.
A Paris, maman s’était mariée. Papa, lui, était « marchand forain avec balle ». Il portait son « ballot » sur le dos. Je l’entendais partir faire les marchés, très tôt le matin. Maman travaillait tard le soir, rivée à sa machine à coudre, tout près de mon lit. Je m’endormais bercée par le ronronnement sonore et familier du moteur.
Grand-mère dormait à côté, dans la salle à manger, où l’armoire à glace et le mannequin étaient réservés aux séances d’essayage, qui m’amusaient toujours…En pleine nuit, souvent, les cris de grand-mère nous réveillaient : « ils arrivent, les voilà…Cachez-vous…Sauvez-vous…Au secours ! » Elle revivait le cauchemar du pogrom ; il fallait, doucement, la rassurer : « Grand-mère, on est en France, on est à Paris…Tu peux dormir, tout va bien…Allez, dors ! »
Je mesurais alors ce que représentait la France pour mes parents, après ces années de terreur…La vie n’était pas facile, mais cela n’était rien, le travail ne les effrayait pas. Pour la première fois depuis longtemps, leur vie n’était pas menacée en permanence. Paris, c’était, à leurs yeux, la capitale de la tolérance, de la liberté, ils s’y sentaient acceptés.
Notre logement surplombait une petite cour entourée d’ateliers, où flottait une odeur de colle et de cuir, où résonnaient les essais d’instruments de musique, les cuivres éclatants destinés à la Garde Républicaine, fabriqués juste en face de notre fenêtre. C’était le paradis des enfants, même si on en était régulièrement chassés.
La guerre éclate…A Belleville aussi défilent les troupes d’occupation, casquées, bottées, armées…la vie quotidienne est bouleversée : c’est le rationnement, la queue devant les magasins, le couvre-feu, les bombardements, les alertes qui nous précipitent en pleine nuit dans le métro…Ce bouleversement, nous les enfants, le vivons alors tous ensemble. La célébration du 14 juillet est interdite : disparus les lampions, les fanfares, les airs d’accordéon, le bal dans les rues.
En mai 1941, en fin de journée, on frappe à la porte. Un agent de police remet à papa une petite feuille verte. Je veux la lui lire moi-même. Il est « invité » à se présenter pour « examen de sa situation » muni de ses papiers, à 7 h du matin. La convocation ne vient pas de la Gestapo, mais du commissariat du 20ème, ce qui trompe papa. Il croit à un simple contrôle d’identité, il veut rester en règle avec son pays d’accueil, il décide donc d’y répondre. A 6h du matin, maman nous confie à une voisine, et accompagne papa comme demandé dans la feuille verte. Papa se voit confisquer ses papiers. Avec bien d’autres, il est conduit sous escorte à la gare d’Austerlitz, puis au camp de Beaune-la-rolande, dans le Loiret…Il y reste jusqu’en juin 1942. Maman apprend alors qu’il part pour « une destination inconnue. » A partir de ce moment, je la sens très inquiète, elle ne parle presque plus.
Le port de l’étoile jaune devient obligatoire dès 6 ans…La directrice de mon école déclare très fort qu’elle punira celles qui se moquerait de nous. Je me sens protégée, j’aime bien mon école, j’y suis chez moi.
Arrive le 14 juillet 1942, la fin de la classe, la distribution des prix, le début des grandes vacances, même si on ne part pas…
Le 16 juillet, au petit matin, des coups violents sont frappés à la porte, une voix ordonne : « Police, ouvrez ! Police, ouvrez… » Ma sœur Francine et moi sommes couchées dans le grand lit de nos parents ; je suis souffrante ce jour-là.
Maman ouvre, un policier se présente, une liste à la main : « Vous êtes bien Madame Ségal ? Où sont vos deux filles, Rachel et Francine ? » Ils nous découvrent sous l’édredon, blotties l’une contre l’autre. Dans l’escalier, j’entends pleurer la petite Micheline qui a 3 ans.
Le policier ordonne : « Habillez vos filles et suivez-moi. »
J’entends alors la voix lourde, contenue de maman : « répondez-moi d’abord, on est sans nouvelles de mon mari, parti du camp il y a un mois. La destination inconnue c’est quoi ? C’est où ? » Le policier s’impatiente : « Madame, ne me faites pas perdre mon temps, je n’en sais rien, j’obéis aux ordres, c’est tout. »
Maman s’acharne : « puisque vous venez arrêter des femmes et des enfants vous savez au moins où on va les emmener ? Ma fille est malade, elle est mieux ici. » Le policier répète : « Madame, je n’en sais rien, j’obéis aux ordres, ne compliquez pas les choses, suivez-moi. »
J’ai vu maman se précipiter sur sa machine à coudre, saisir ses longs ciseaux, les planter sous le menton du policier et l’interpeller, la gorge nouée : « vous dites que vous ne savez rien ? Alors écoutez-moi bien : si un homme – vous êtes un homme, non ? – a le courage de venir arrêter des femmes et des enfants, sans se demander pourquoi, vous êtes un homme courageux non ? Alors, allez jusqu’au bout, tuez-moi sur place, mes filles et moi. Tenez, voilà ce qu’il vous faut, moi, je ne bouge pas de chez moi. »
J’écoutais le silence : la petite Micheline ne pleurait plus dans l’escalier, le policier aussi se taisait, et sous ma fenêtre, du côté de la cour, les pas des ouvriers qui descendaient vers les ateliers se succédaient, comme tous les matins, c’était un matin comme les autres, un clair matin d’été, la vie dehors retrouvait son rythme normal.
Le policier a parlé, lentement, doucement : « écoutez Madame, l’opération est prévue sur deux jours. Puisque votre fille est malade, essayez de trouver une voisine – je n’ai pas le droit de vous laisser sortir – et si elle accepte d’aller chercher un médecin, s’il accepte de venir, et de faire un certificat disant que votre fille n’est pas transportable, je vous laisse chez vous aujourd’hui. Je reviendrai demain matin. » Il a tenu à préciser que ces personnes risquaient d’avoir des ennuis, qu’il fallait bien les prévenir. A partir de là, tout se précipite. Une voisine, la plus âgée, chapeau, voilette, poudre de riz, sort et revient accompagnée d’un médecin. Il signe le certificat. Le policier s’en va et rappelle qu’il reviendra le lendemain…
Pas question de rester là, d’y passer la nuit. Où aller ? Dès la fin de la rafle, maman se précipite rue Desnoyers, chez Madame Jeanbourquin, une ouvrière qui travaille pour les couturières de Belleville. Elle nous cache provisoirement dans son petit atelier « Chez Lucy-Mary. » C’est notre premier refuge. Mais il faut quitter le quartier, les dénonciations sont possibles.
Alors commence la fuite, d’une cache à l’autre. D’abord dans une maison d’enfants, puis chez une nourrice à Champigny, dans un pavillon que surplombe la voie ferrée. Un soldat allemand, mitraillette au poing, y monte la garde en permanence.
Un jour, ma petite sœur – elle a 5 ans – grimpe sur le talus, je l’entends parler au soldat en Yiddish. Vite, on joue la comédie ensemble, pour lui faire croire qu’elle a voulu parler comme lui…ça passe, une fois encore, sauvées ! Il faut encore repartir.
Madame Jeanbourquin – encore elle – demande à une institutrice des Lilas, maman de deux petits, de nous cacher toutes les trois : maman s’occupera de la maison. Avec courage, avec discrétion, M. et Mme Devauchelle nous hébergent clandestinement : il ne faut surtout pas se faire repérer. Après sa classe, elle pense même à me faire travailler, je lui dois énormément !
Mais les bombardements sur le Fort de Romainville tout proche, nous obligent à sortir, la situation devient risquée pour tout le monde. Il faut partir à nouveau. Alors c’est son père, M. Vaur, qui prend le relais. Sa femme et lui sont directeurs d’école dans le petit village de Lussant, en Charente-Maritime. Il vient nous chercher toutes les deux. A la gare de Rochefort, pour éviter un contrôle de police, il nous fait traverser les voies pour rejoindre la charrette où nous attend le père Moi.
Avec leur fille Mado, Victor et Adrienne Moi tiennent un café – salon de coiffure. Très vite, il nous ont adoptées et on a fait partie de la famille. Quand M. Vaur a procuré des faux papiers à maman, elle a enfin pu nous rejoindre, et subvenir aux besoins grâce à ses travaux de couture à domicile, dans les fermes des environs.
On a vécu à Lussant jusqu’à la Libération, avec la complicité du directeur de l’école et du maire du village. La guerre continuait, avec les passages redoutés des troupes allemandes, l’écho permanent et mystérieux des actes de Résistance, l’attente de la fin de l’Occupation. Mais on partageait tous les mêmes angoisses et les mêmes espoirs. Après la longue traque inhumaine que nous avions traversée, pour ma sœur et moi, la vie reprenait.
Arrive enfin la fin de la guerre, on ne quitte plus le poste de radio, d’où jaillit un torrent d’allégresse…On entend raconter l’arrivée des survivants squelettiques des camps d’extermination, l’attente des familles à l’Hôtel Lutétia.
Soudain, je ne veux plus rentrer, j’ai peur de la vérité qui s’annonce, qui m’étouffe déjà :
Papa ne reviendra pas,
ni mes si proches cousins, Henri et Charles,
ni mes grandes cousines, Charlotte et Suzanne,
ni mes oncles et tantes, leurs parents,
ni combien de mes petites camarades de l’école de la rue Tourtille,
ni mes petits voisins, Micheline, Maurice, et tant d’autres assassinés à Auschwitz.
Je dois d’être en vie, avec ma petite sœur : au courage exemplaire de ma mère, au refus d’obéissance du policier qui n’a pas appliqué les ordres et en a assumé le risque, aux actes de Résistance tranquille, accomplis par tous les maillons d’une chaîne de solidarité, à Paris et en Charente. »

Rachel Jaeglé

 

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