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8 février, 2008

Témoignage de Geneviève Le Berre, pseudo « Jacqueline », membre du réseau d’évasion « Bourgogne ».

Classé sous CONCOURS,TEMOIGNAGE — vivelaresistance. @ 17:56

 

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Affiche allemande du 22 septembre 1941

 

Les convoyages à Perpignan : du 2 septembre 1943 au 1er janvier 1944.

 

J’ai été mise en contact avec les guides de Perpignan. Ce sont eux qui prenaient en charge les aviateurs pour leur faire franchir la frontière clandestinement. Ils étaient déjà contrebandiers avant la guerre, et connaissaient donc parfaitement les passages clandestins à travers les Pyrénées (métier qu’ils continuèrent après la guerre). J’ai passé une petite semaine à Perpignan pour les rencontrer et établir avec eux les détails de la ligne : se mettre d’accord sur les dates, les mots de passe et l’organisation de chaque départ. Les convoyages ont commencé à un rythme accéléré : un ou deux, parfois trois par semaine. Je ne dormais que dans le train du retour, n’ayant quelquefois pas le temps d’aller prendre une douche avant de repartir. J’évitais de revenir par le même itinéraire et passais par Dax et Bordeaux pour rentrer sur Paris, afin de brouiller les pistes.
Parmi les difficultés du réseau, il fallait loger les aviateurs sur Paris ou en banlieue, les soigner, les habiller en civil et leur procurer les papiers nécessaires pour leur donner l’apparence d’honnêtes Français. Pour les cacher, les lieux étaient rares car c’était un péril permanent pour ceux qui acceptaient de les héberger. Chaque convoyage comportait en général dix hommes. En cas d’affluence d’aviateurs, nous étions obligés d’évacuer alors des groupes plus importants. J’étais souvent seule ou quelquefois accompagnée par un autre convoyeur, Charles Ploncard, Jean-Louis Kervevan et quelques autres.
Je devais me mettre régulièrement en relation avec Jean Olibo à Perpignan, pour déterminer les prochaines dates d’arrivée des convois, selon les possibilités des guides. C’est aussi lui qui nous réceptionnait à la gare, et prenait ensuite les hommes en charge. J’avoue que j’ai commis des imprudences, comme d’emmener les gars au wagon-restaurant. Mais comment faire autrement, alors qu’ils avaient devant eux deux jours de marche à pied en montagne et que je constatais qu’ils n’avaient même pas de casse-croûte ? Sur le quai de la gare d’Austerlitz, les employés des wagons-restaurants, habitués, me demandaient combien de places il fallait me réserver. Ils s’arrangeaient pour nous mettre ensemble dans le fond du wagon-restaurant. Je n’ai jamais eu de problème. Je n’avais cette audace que lorsque j’étais seul convoyeur.
A partir de janvier 1944, c’est nous qui devions organiser les départs. Ce ne fut pas simple. Nous allions au début prendre les billets à la gare d’Austerlitz, ce qui était une démarche plutôt délicate et dangereuse : prendre plusieurs billets pour une destination comme Perpignan (zone interdite puisque frontalière) risquait de nous faire repérer. Par la suite, j’ai pu entrer en contact avec un employé des chemins de fer, M. Eugène Desbois, qui habitait mon immeuble, rue Barbette. Il travaillait à la gare d’Austerlitz où il était affecté au service des fiches d’admission : pour prendre le départ, il était obligatoire d’en posséder une, en plus des billets ; elles limitaient le nombre de passagers mais ne donnaient pas forcément la possibilité de trouver une place assise. M. Desbois en vint peu à peu à nous procurer les billets et les fiches d’admission qui nous étaient nécessaires. Ceci n’était pas sans risque pour lui car le contrôle était sévère et il était obligé de falsifier des fiches périmées ramassées dans la poubelle du bureau pour y mettre la bonne date et nous permettre ainsi d’organiser les départs. Sans son aide totalement désintéressée, nous n’aurions pu, comme nous l’avons fait, organiser à l’improviste des départs successifs et massifs. Surtout vers la fin, c’est à dire en avril et mai 1944, car la surveillance s’était intensifiée, les trains étaient plus rares en raison des bombardements et des sabotages, et le nombre de demandes considérable.
Les convoyages sur Perpignan se faisaient en deux temps : nous partions d’Austerlitz vers dix-neuf heures (quand le train n’avait pas de retard). Nous prenions donc le rapide, qui mettait en moyenne vingt heures pour aller jusqu’à Toulouse. Là, nous changions pour prendre un omnibus (train qui s’arrête à toutes les gares) qui était moins surveillé que le rapide. Mais ce qui était très dangereux, c’était les trois ou quatre heures d’attente en gare. Je donnais discrètement de la lecture à mes protégés, qui ne comprenaient souvent pas un mot de ce qu’ils lisaient, afin qu’ils aient l’air naturel en se promenant sur le quai ou assis sur un banc. Ils avaient comme consigne de ne pas me perdre de vue, tout en faisant semblant de ne pas me connaître. Ce temps d’attente était effroyablement long et casse-cou. Nous arrivions donc à Perpignan vers vingt-deux heures, quand ce n’était pas plus tard. Si l’heure du couvre-feu était dépassée, nous n’avions le droit de circuler que pendant une heure : après cette heure, il ne fallait pas se faire arrêter par les rondes de police, sinon on se retrouvait à la citadelle (c’est la prison de Perpignan). En arrivant à Perpignan, Jean Olibo nous attendait à la sortie de la gare si la surveillance n’était pas trop importante. Dans le cas contraire, c’était une dame que nous appelions « la panthère » (à cause de son manteau de fourrure) qui nous conduisait jusqu’à lui. Et Jean nous attendait un peu plus loin dans une petite rue. Dès qu’il nous voyait, il partait devant, son vélo à la main, et nous le suivions de loin, guidés par la lumière intermittente du feu rouge de son vélo, pendant un bon kilomètre, jusqu’à la sortie de la ville. Là, je lui laissais les aviateurs qu’il conduisait aux guides à quelque distance de là, et ceux-ci partaient directement vers l’Espagne. […] Dès que Jean revenait, nous retournions vers la gare et en route je réglais avec lui les questions financières, car les guides se faisaient payer au nombre d’hommes. D’où cet argent venait-il ? Les Forces Françaises Libres, situées en Angleterre, nous le parachutaient ou nous le faisaient parvenir par les ambassades, via l’Espagne. Nous convenions des consignes pour le prochain convoyage. Je passais le restant de la nuit dans un petit hôtel près de la gare où une chambre m’était réservée. J’étais inscrite comme la cousine de Jean. Le lendemain, je prenais le premier train pour la capitale et je me permettais de voyager confortablement en première classe afin de me décontracter. Parfois, en raison du mauvais temps, les aviateurs ne pouvaient pas partir directement, alors Jean s’arrangeait pour les loger à Perpignan ou dans les environs.

Les convoyages sur Pau.

Sur la ligne de Pau, on adopta immédiatement le système du double convoyeur (nous étions deux pour assurer plus de sécurité : si l’un était pris, l’autre continuait le voyage) car le trajet était beaucoup plus compliqué et les trains surveillés plus sérieusement encore. Ensuite, par prudence, nous changions deux fois de train afin d’arriver plus tard et d’éviter les trop longues attentes en gare de Toulouse. Alors partant de Paris, nous descendions à Montauban où nous cassions la croûte dans le jardin public, qui est fort joli d’ailleurs. Cela nous permettait de nous éparpiller et de nous relaxer. Ensuite nous prenions un omnibus pour Toulouse où nous avions juste un quart d’heure d’attente pour attraper notre train pour Pau.
Nous n’arrivions jamais avant 21h30, si le train n’avait pas de retard, ce qui était assez rare. Etienne Lalou nous attendait avec sa femme Suze sur l’esplanade de la gare ou, s’il y avait beaucoup de contrôles, en bas du jardin public. Ils prenaient ensuite les aviateurs en charge.
Pour notre part, nous regagnions l’hôtel Chazal, au 4, rue Henri IV, dans lequel une chambre nous était réservée par l’intermédiaire de Robert (dont je n’ai jamais su le vrai nom). Je sais qu’il assurait un service de car aux environs de Pau, ce qui lui permettait de pouvoir prendre des aviateurs en charge pour les conduire dans un village plus près de la frontière. Et c’est lui qui les remettait aux guides. Quant à nous, il ne nous restait plus qu’à attendre le lendemain matin pour prendre le premier train pour Paris. Pour plus de discrétion, nous rentrions par Dax et Bordeaux.

 

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