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17 mars, 2011

L’arrestation de Pierre Sudreau par les services de l’Abwehr.

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M. Pierre Sudreau, Président d’honneur de l’association « Vive la Résistance ».

Les coups les plus rudes furent portés à la Résistance, non pas par la Gestapo, mais par l’Abwehr. Ses dirigeants, beaucoup plus fins politiques et psychologues que ceux du service de répression policière, avaient prévu que la Résistance naîtrait de l’Occupation et qu’il fallait la « noyauter ». Avant même les hostilités, l’Abwehr avait des agents en France que le jargon populaire avait surnommés « ceux de la Cinquième Colonne ». Elle perfectionna son action en infiltrant les premières cellules de Résistance avec ses propres agents. […] André Boyer, particulièrement connu à Londres où il s’était rendu en février 1943, puis de nouveau avec Gaston Defferre, en septembre, estimait que nous devions y faire un tour avec Augustin Laurent. Notre « enlèvement » était prévu à la mi-novembre, au Nord de la région parisienne. Malheureusement, à quelques heures près, l’Abwehr et la Gestapo réussirent à nous neutraliser.
Nous fûmes arrêtés ensemble, côte à côte, Jean-Maurice et moi, le 10 novembre 1943 à 15 heures, dans un café près de l’Étoile. Nous avions pris conscience, au cours d’un déjeuner rapide dans un petit restaurant, des regards insolites et insistants de deux hommes. Nous essayâmes alors de prendre le métro et de nous sauver par la procédure habituelle : en montant dans le wagon, puis en descendant brusquement lors du démarrage. Mais une alerte aérienne provoquant la fermeture des portes du métro nous bloqua dans la rue, et nous nous étions mis bien en vue à la terrasse d’un café, pensant que les filatures continueraient et que nous pourrions nous échapper. Considérés comme dangereux, susceptibles d’avoir des « gardes du corps », nous eûmes droit à un véritable commando : quatorze policiers dont dix Français de la sinistre bande à Bony-Lafont, auxiliaires de la Gestapo.
Après une arrestation spectaculaire, nous fûmes emmenés séparément, les yeux bandés, dans deux voitures, vers une villa « spéciale » de l’Abwehr où je subis un traitement « particulier » pendant une semaine environ. Carré, l’homme de l’Abwehr, était seul avec moi à connaître le jour et l’heure de notre rendez-vous et mes soupçons, dès les premiers interrogatoires, devinrent certitude. Ils me permirent d’organiser ma défense. Il ignorait tout cependant des responsabilités de Jean-Maurice, arrêté par hasard, qui put cacher sa véritable identité et bénéficier de quelques jours de répit.
La mise en condition fut brutale : il fallait « briser » psychologiquement le prisonnier, mais sans trop de marques visibles, au moins sur le visage. Le but était d’essayer de me « retourner ». Du fait de mes responsabilités, j’étais une bonne prise, et j’aurais pu faire d’énormes dégâts en acceptant de « collaborer »…
Les Allemands, bien informés par l’agent double, recherchaient activement André Boyer, chef du réseau, et Gaston Defferre, qui revenaient de Londres. J’avais rendez-vous avec André Boyer en fin d’après-midi. Contrairement aux règles de sécurité, il resta quelques temps avec mon épouse et lui dit : « Dans notre métier, on n’a jamais de retard à un rendez-vous, ou on prévient. Pierre savait que je prenais un train ce soir pour une mission importante ; il lui est donc arrivé quelque chose… Ayez du courage. » Il lui donna en outre des instructions sur l’attitude à avoir en cas d’interrogatoire.
Mes geôliers me firent comprendre qu’étant donné les charges retenues contre moi, et sauf indication précise de ma part, ils étaient dispensés de tout formalisme pour procéder à mon exécution immédiate. Ils cherchaient également des informations sur Jacques Bingen, envoyé spécial du général de Gaulle, mais la police allemande ne gagnait pas toujours. Ainsi le jour même de mon arrestation, j’avais rencontré Jacques Bingen au Parc Monceau. Quelques heures plus tard, je compris vite au style des interrogatoires, que la filature avait échoué… Les tortionnaires en étaient furieux.
La préparation psychologique était très subtile. On me fit descendre dans un sous-sol, yeux bandés et mains liées dans le dos, pour être exécuté. Il est toujours difficile d’être objectif à l’évocation de pareils souvenirs. J’affirme pourtant ne pas avoir eu peur. J’étais encore sous le coup d’une rage intense d’avoir été arrêté, d’avoir été le jouet d’une ruse. Sans penser à ma famille, j’étais « bloqué ». Peu m’importait la mort : je la méritais puisque je m’étais laissé prendre. Je me souviens encore avec une grande netteté de ma descente trébuchante dans un escalier tournant, vers ce que je supposais être une cave. Mes sentiments dominants étaient alors une sorte d’intense curiosité : j’allais savoir ce qu’il y avait « au-delà »…
La première épreuve dura longtemps. Agenouillé, toujours yeux bandés et mains liées dans le dos, je fus laissé à mes réflexions pendant un temps qui me parut très long avant l’exécution supposée. La mise en scène macabre était particulièrement au point et avait dû être « rentable ». J’entendais mes gardiens (hélas français, encadrés par les Allemands) : on me faisait comprendre  qu’ils jouaient aux cartes ou aux dés pour savoir lequel serait chargé de l’exécution. Puis vint le moment de la préparation des armes : munitions, chargeurs, claquement de culasse, tout y était.
Le bourreau se faisait attendre et n’en finissait pas de descendre l’escalier : « Alors tu te décides à parler ? Sinon… » ; « Puisque tu veux mourir… », et l’homme tira trois coups de feu près de moi, qui me cinglèrent. J’entends encore leur extraordinaire et très impressionnante résonance dans cette cave qui devait avoir des murs très épais.
La vérité s’impose. Il ne s’agissait pas de courage. J’eus la chance d’être totalement inhibé par un blocage psychologique. Réaction d’orgueil ou de rage, je ne sais… J’étais encore dans l’action, dans la Résistance : je jouais, même hébété, mon rôle jusqu’au bout.
L’Abwehr savait admirablement présenter sa proposition. Après les brutes, un officier, genre professeur distingué avec lunettes d’or, vint m’expliquer que les Allemands comprenaient fort bien le patriotisme, et que son service, distinct de la Gestapo et très au courant de mes activités, était prêt à intercéder en ma faveur jusqu’à obtenir ma libération moyennant quelques précautions… « Nous sommes sportifs, et si vous parveniez à vous échapper, ce serait tant pis pour nous. Ce que nous voulons, c’est essentiellement vous mettre à l’écart. Si vous n’acceptez pas, nous serons obligés de vous livrer à la Gestapo, et inéluctablement vous serez très torturé, puis fusillé dans quelques jours. »
Leur intention, bien évidemment, était de neutraliser et de compromettre leurs victimes. Le chantage était très au point et fut certainement très efficace. Le cheminement était tentant : entre une mort certaine et l’espoir de berner les Allemands, pourquoi hésiter ? Ce fut, me semble-t-il, le raisonnement de René Hardy, arrêté puis relâché, qui commit le crime de cacher son arrestation et de ne pas mettre en garde ses amis. J’aurais pu accepter aussi, si je n’avais eu la chance – immense – d’être enchaîné quelques heures chaque nuit avec Jean-Maurice Hermann, merveilleux ami, lucide et courageux, qui me mit en garde contre ce qui lui apparaissait être un piège évident…
Erreur d’organisation ? Nous nous retrouvions pour la nuit, en chaînés l’un à l’autre sur un bat-flanc, gardés par deux Français armés, mais nous pouvions parler en chuchotant, au petit matin, lorsque la vigilance se relâchait. L’attitude de Jean-Maurice était très ferme : « Tu ne vas pas leur faire confiance… C’est une folie d’avoir l’air de pactiser, d’accepter quoi que ce soit ! » Et cette phrase que je n’ai jamais oubliée : « Il vaut mieux la mort. Il faut savoir quitter la vie avec dignité. » Lui-même, marqué par l’intensité de ces moments, y fit allusion, quarante-cinq ans plus tard, et prononça la même phrase, cette fois-ci pour lui-même, dans les bras de son fils Bernard, la veille de sa mort, le 15 juin 1988…
Après l’Abwehr et sa maison secrète, nous fûmes « officiellement » arrêtés et incarcérés séparément à la prison de Fresnes. Cela signifiait aussi la revanche de la Gestapo, avec de sombres heures avenue Foch, où étaient concentrés, du n°82 au n°86, les services répressifs avec leurs salles de tortures.
Notre chemin fut ensuite plus classique : la prison de Fresnes et la déportation. Malheureusement, on nous sépara à Compiègne. Jean-Maurice souffrit terriblement à Neuengamme, surtout dans les dernières semaines de la guerre, sur les routes, où ont été abattus tant de déportés à bout de souffle. Je lui dois l’honneur de ma vie.

M. Pierre Sudreau

 

L’arrestation de Pierre Sudreau par les services de l’Abwehr. dans CNRD 2011 logoassociationvivelaresistancenew2

TDR à Vive la Résistance 2011

 

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